REMONTER

Amélie Nothomb

· Vous aviez donc 10 ans en 1976, à quoi ressemble la petite fille de l’époque ? Où habitiez-vous ?
10 ans, c’était le point culminant de ma vie ! Je me sentais magique. Je me voyais en toute simplicité comme une élue de dieu, je me sentais appelée à un grand avenir de danseuse étoile ou de prix Nobel. Ma vie était très belle et j’en avais conscience. C’est l’âge que j’aurais souhaité avoir toute ma vie. Mon père était diplomate belge en poste à New York et c’était la folie. D’autant plus que trois ans plus tôt j’étais en Chine populaire, où c’était abominable. Du jour où nous l’avons quittée pour arriver à New York, nous avons tous pété les plombs. Après les 3 années de souffrance sous l’ère Mao, on allait s’en donner à cœur joie. C’était l’époque où le dollar ne valait rien, on sortait presque tous les soirs. Nos parents nous amenaient voir des comédies musicales, des ballets. On allait souvent au restaurant et on mangeait du homard, car à l’époque cela ne coûtait pas très cher. L’écrivain Michel Tournier disait que 10 ans c’est la pleine maturité de l’enfance et je l’ai vraiment vécu comme cela. On n’est pas encore adolescent mais on a développé toutes les facultés d’un enfant.
· Comment se passait l’école ?
J’étais inscrite au lycée français, c’était l’école réactionnaire à la française avec des principes stricts. Notre école était en face de Central Park et celui-ci est devenu notre cour d’école, c’était juste incroyable. Mes deux premières semaines ont été horribles. Et puis le temps de me faire mes meilleures amies, c’est devenu extrêmement marrant. On détestait les profs, les surveillants. À l’époque j’étais la première de classe donc c’était assez facile. C’était un système très élitiste. À New York, apprendre et parler le français était très chic. Chaque mois, le premier de la classe devait monter sur une estrade et les élèves devaient nous applaudir, c’était une horreur mais je trouvais ça très rigolo.
· Avez-vous le souvenir d’un maître ou d’une maîtresse ?
Les profs étaient tous abominables mais j’aimais bien la prof d’anglais, qui était d’une beauté insensée. Elle était d’origine égyptienne. Un jour elle arrive en classe, où nous étions tous en train de chahuter. Elle se met à crier « Enough » (ça suffit !). Tous les enfants terrifiés courent s’assoir, sauf moi qui croyais avoir une relation particulière avec elle. Et tout d’un coup elle s’adresse à moi en hurlant. Mon dieu, j’étais en fait une enfant comme les autres. Et là, tous les élèves de la classes se sont moqués de moi. Quelle tristesse !
· Comment occupiez-vous votre temps libre ?
Je voulais devenir danseuse et chorégraphe. Avec mes meilleures amies, j’organisais des comédies ballets chantées à la maison et on occupait tous les rôles.
· Vos premières lectures ?
Dans notre maison, il y avait énormément de livres et mes parents m’encourageaient beaucoup à lire. J’ai l’impression d’avoir toujours lu d’ailleurs. Dès 3 ans, j’ai souvenir de livres entre les mains. À 9 ans je lisais Victor Hugo et Gaston Leroux, pas seulement parce que je trouvais cela magnifique mais aussi par cela faisait très chic de le dire.
· Une couleur qui résume votre enfance ?
Le rouge intense et fort, le rouge plein de désir.

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