REMONTER

Marc Large

  • Vous aviez 10 ans en 1983, à quoi ressemble le petit garçon de l’époque ?

Un peu déboussolé. Je suis né à Roanne dans la Loire, mais dès l’âge de 3 mois je me suis retrouvé en Côte d’Ivoire jusqu’à l’âge de 6 ans. Et ces six premières années m’ont longtemps poursuivi. Je me sentais déraciné, d’ailleurs, étranger, déconnecté et rêveur. J’avais gardé un tic des africains : le sourire… et cela m’a valu quelques punitions d’instituteurs qui pensaient que je me foutaient d’eux. Je vois beaucoup de gens qui sont nostalgiques de leurs 10 ans. Moi, pas du tout. Je n’ai pas une vision idyllique de cette période parce qu’elle est synonyme de manque : manque d’Afrique, manque de liberté, manque de moyens financiers pour mes parents à l’époque, manque de mots pour exprimer ce que je ressentais. C’est aussi pour ça que je m’étais déjà réfugié dans le dessin, afin de me raconter d’autres histoires.

  • 10 ans c’est le CM2, comment ça se passe à l’école ?  en classe ?

Je n’étais pas bon élève. Trop rêveur. Mais j’ai eu la chance en CM2 d’avoir un formidable instituteur : Monsieur Willems. Sévère mais très intelligent. Il a pigé la façon dont il fallait me donner le goût d’apprendre. Il me confiait l’illustration des livres qu’on apprenait en classe, et pas n’importe lesquels : des livres de voyages, de grands espaces, de Jack London en passant par le Kon-Tiki ! Il agrandissait mes rêves. En sport, il nous emmenait faire du Kayak sur l’Adour. Bref, j’avais 20 en Français ou en Géo, mais 2 en Math. Un seul hémisphère de mon cerveau a toujours bien fonctionné.

  • Avez vous le souvenir d’une maitresse ou maitre ?

Oui, lui en particulier. Et une institutrice de CE2 qui avait repéré mes prédispositions au dessin. Je me souviens qu’elle avait convoqué mes parents pour leur dire, effarée, que j’employais déjà la perspective dans mes dessins, sans l’avoir encore apprise.

  • Quelles matières préférées ?

Le français, l’histoire et la géographie. Tout ce qui permettait de s’évader. Mais je suis aussi tombé sur des profs qui me disaient que je ne serais bon à rien et que le dessin ne menait nulle part… Je me suis souvent fait confisqué des débuts de BD élaborées pendant les cours. Je caricaturais ces mauvais profs pour me venger et faire rire les copains.

  • Comment occupiez-vous votre temps libre ?

Beaucoup de lecture, de recherches sur l’archéologie, de sculpture, de dessin, de construction de cabanes dans les arbres… J’étais assez solitaire. J’éventrais les poupées qui parlaient, de ma petite frangine, pour en récupérer les moteurs et fabriquer des hélicoptères ou des vaisseaux spatiaux. J’avais quelques copains, mais très peu, avec qui je faisais beaucoup de vélo, ou des jeux d’indiens et de cowboys dans les bois.

  • Vous vouliez faire quoi plus tard ?

Dessinateur ou archéologue. J’étais nourri d’Indiana Jones !

  • Comment se fait votre éveil de dessinateur ?

Mon grand-père était prof de dessin. Mon père graphiste. Et dans l’entourage, il y avait des dessinateurs de BD. Je baignais dans le dessin. Mais à 20 ans, j’ai cru que ce métier n’était pas fait pour moi et pendant dix ans, je m’en suis éloigné. Ce fut une grosse perte de temps jusqu’à l’âge de 30 ans. Je n’avais pas assez confiance en moi. A 10 ans, ne sachant pas mettre des mots sur mes malaises, mon mal-être, je dessinais. J’ai aussi dragué mes premières copines avec des dessins…

  • Participiez vous à une revue à l’école ?

Oui. En CM1, je me souviens que nous étions deux bons copains à savoir dessiner. Notre instit nous avait fait faire une BD dont les ventes avaient servi à payer le voyage à la neige de toute la classe. En CM2, j’avais fait le Kon-Tiki en BD.

  • Quel sport pratiquiez-vous à cette période ?

Aucun. Ce n’était pas mon truc. A part peut-être dans les cages comme gardien au foot, où je n’étais pas trop mauvais. Pourtant, quand je suis arrivé d’Afrique, je suis tombé dans la classe de Rapha Ibanez ! On est resté bons copains. J’aime beaucoup ce type. Son intégrité. C’est quelqu’un de bien. Mais il ne m’a jamais donné envie de jouer au rugby.

  • Aviez vous la télé ? Regardiez-vous des émissions? Lesquelles ?

Je me souviens tout particulièrement de « Droit de réponse » de Polac ! En 82, avec mes parents, nous étions devant la fameuse émission qui avait fait scandale et dans laquelle Polac avait rassemblé Choron, Cavanna, Siné, Gainsbourg, Renaud, Berroyer, Desproges pour la disparition de Charlie Hebdo. En face d’eux, il y avait des fachos de Minute. Whaou ! La claque. Leur liberté de parole, leurs coups de gueule sans peur et sans tabou, m’avaient marqué. Je m’étais dit : « je veux être comme ça, quand j’aurai le droit » (rire). Mais je regardais aussi des trucs d’avantage de mon âge. « Les mystérieuses cités d’or » était mon dessin animé préféré. Il faut dire que je lisais beaucoup « Bob Morane » d’Henri Vernes !

  •  Un film qui vous a marqué ?

« Les aventuriers de l’arche perdue », à cette époque. Mais je me souviens aussi très bien des Tarzans en noir et blanc ! Surtout d’une scène où on voyait des africains qui étaient les porteurs de bagages des blancs. A un moment, ils sont au bord d’une falaise et l’un des noirs tombe dans le vide. L’un des blancs, aux côtés de Tarzan, se penche et crie « Les bagages !!! ». J’étais horrifié. J’arrivais d’Afrique et je découvrais comment les blancs « nous » voyaient. Les relents du colonialisme me touchaient en plein coeur. J’ai mis longtemps à comprendre que j’étais blanc. Avant d’arriver en France, je n’avais pas remarqué les différences de couleurs.

  • Quelles étaient vos lectures ?

Tout ce qui touchait au voyage et à l’aventure exotique. Les histoires de grands espaces, de pirates, d’indiens et de préhistoire…

  • Quelles étaient les groupes ou musiques que vous écoutiez ?

Renaud ! Depuis tout gamin. C’était comme un grand frère.

  • Avez vous des souvenirs ou évènements  qui vous ont marqué

Le premier baiser de mon premier béguin. C’est une fille que j’ai retrouvé au début de l’âge adulte. Et c’est finalement le fait de s’être connus trop tôt qui nous a séparés…

  • Quelle est l’image qui vous reste de vos dix ans ?

La maladresse, l’interdit, l’impatience d’être adulte et libre.

  • Une couleur pour définir votre enfance ?

Noir. Un beau noir.

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